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Depuis notre article du 13 Mars, Les drames, nous observons, atterré, le storytelling des « autorités » face à la catastrophe nucléaire du Japon. L’aspect brut des informations des médias a laissé la place aux témoignages, évidemment émouvants. Mais du côté des autorités japonaises et françaises… un storytelling actif  a des effets désastreux sur un nombre considérable de personnes, sur leurs décisions vitales.

Le « contrôle de l’information » par les autorités japonaises est une injure à l’idée même de démocratie. Au Japon, les francophones présents se tournent vers les médias français qui donnent une version nettement moins optimiste que celle du gouvernement japonais des suites (possibles, probables, prévisibles…) des accidents nucléaires. Depuis hier, Lundi, l’ambassade de France au Japon conseille à ses ressortissants de quitter Tokyo par précaution… « même si la situation dans la capitale est jugée «saine» » (sic). Un storytelling de crise acceptable, qui permet aux personnes concernées de se forger des représentations du danger possible, et de peser les éléments de leurs décisions personnelles (quitter Tokyo, etc.), sans en rajouter sur le plan émotionnel, déjà très chargé.

Du côté du discours politique en France, un nouveau storytelling surréaliste s’est installé. Alors que dans le monde entier l’histoire qui se construit est celle d’une interrogation, et d’un débat (démocratie oblige), sur  le devenir de l’industrie nucléaire, nombre de personnalités bâtissent en France un autre scénario : il s’agirait de dénoncer « l’indécence » de ceux qui profitent de l’événement pour rééditer leur opposition au nucléaire. C’est un storytelling de bazar qui se retournera évidemment contre ceux qui le cousent de leur fil blanc. Comment peut-on se croire capable de bâtir une histoire à l’opposé d’une autre, massivement partagée, et qui se fait sur la rencontre de l’émotion et de la rationalité, sur la transformation du choc émotionnel en réaction de rationalisation ?

  • Vous allez contester l’émotion ? Pour ce faire, ces storytellers vont non pas seulement « minimiser »  : ils ont toujours « minimisé » le risque nucléaire, et continuent, même devant la réalisation du risque ; mais ils vont tenter de repousser, de décourager, de disqualifier, l’émotion. Il ne faut pas provoquer de panique, n’est-ce pas ! C’est là le pire des storytelling de crise, celui qui nie la réalité de l’émotion au lieu de conduire cette énergie (émotionnelle…) vers un vécu tolérable, probatoire. Une histoire circule dans toutes les têtes, en ce moment en France : ils nous prennent pour des demeurés, des immatures, des dindons. Nous, le peuple souverain… Nous devons être « rassurés ».
    La presse nous rapporte que la PDG d’AREVA,  Anne Lauvergeon, symptomatique, sûre d’elle-même (condescendante ?) « invitée du journal télévisé de France 2 a tenté de rassurer estimant que la crise nucléaire au Japon devrait être évitée. « Nous ne sommes pas dans la situation de Tchernobyl (…) les réacteurs sont arrêtés mais il faut refroidir les combustibles à l’intérieur », a-t-elle dit ». L’oracle a parlé !
  • Vous allez retourner la rationalité qui succède à l’émotion et permet de la maîtriser, de reconstituer un réel ? Par exemple en expliquant que la France, justement, va proposer plus encore son expertise car elle est la plus experte de tous en matière de sécurité nucléaire… c’est un scénario qui a été lancé par la présidence française ! Comme si la rationalité économique, mise à mal par les événements, fournissait la logique à laquelle adhérer ! Au mieux, le locuteur se fera taxer de cynisme.
    Faut-il rappeler que cette rationalité économique est dominante dans le discours de Nicolas Sarkozy, elle est censée subjuguer le destinataire par son efficacité, sa performance… bien que la preuve ait été faite, maintes fois, de sa vanité. Ainsi, derrière l’Union pour la Méditerranée (UPM), il y a une action forte en faveur du développement du nucléaire au Maghreb. Peu importent les risques accrus, du fait d’un contexte qui ne s’y prête pas, pour tous les riverains de la méditerranée. Le storytelling (le mauvais storytelling, celui qui ne fonctionne pas), c’est souvent la répétition de la même histoire… quelque soit le contexte

Nos vies, nos décisions, nos orientations, notre Histoire, dépendent de notre écoute des histoires qui circulent.

 

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