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On raconte que les pays démocratiques et les pays arabes ont décidé d’une intervention militaire pour empêcher un dictateur, D1, de continuer à massacrer son peuple en révolte. C’est bien ! Il est dictateur patenté depuis 1969. C’est long ! On raconte aussi que le régime était assis à la fois sur la répression, le bâton, et sur la corruption, la carotte.

Une autre histoire circule : un dictateur D2, patenté depuis 1970, si on compte l’époque du père (en 1981-82 entre 10 000 et 25 000 morts), utilise également la répression sanglante et la corruption. Aujourd’hui, son fils massacre aussi son peuple en révolte. Comme D1, il fait tirer sur la foule qui manifeste.

Et si on attaquait aussi D2 ?

Non ! Il n’est pas question de cette histoire là ! On ne l’évoque même pas ! Pas de civils à protéger…

Pourquoi ? C’est qu’il y a un personnage important dans l’histoire, un très grand pays démocratique, EU, qui a décidé d’écrire une histoire très différente : ce D2 est une clé pour une paix négociée au Proche Orient (bien qu’il organise des attentats dans la région). D2 est donc simplement conseillé : restez modéré ! D2 va-t-il moins tirer sur sa population ? Est-ce que c’est simplement ce que souhaite EU ?

Et puis, l’intervention contre D1 n’est pas bien vue par l’opinion et les gouvernants d’autres grands pays : la Chine, l’Inde, la Russie… Leur histoire : les pouvoirs impériaux occidentaux font peser une menace sur la sécurité internationale, et il ne faudrait pas que ça dure ! La Lybie, D1, c’est déjà trop, alors D2, la Syrie, personne n’y songe !

Alors ? Vous ne croyez toujours pas au pouvoir… du storytelling ?

Au fait, la suite de l’histoire de D1, vous la voyez comment ? Des massacres ? Une partition de la Lybie ? Un enlisement des pays qui interviennent ? Une réussite populaire comme en Tunisie et en Égypte ?

Et D2, massacres, réformes, continuité dictatoriale totale, révolution « de jasmin » ?

Chaque acteur, les opinions, les gens, dans tous les pays, ne savent vraiment pas comment ces histoires vont finir. Pourtant, certains écrivent dans leur tête une histoire qu’ils souhaitent, à laquelle ils croient… plus ou moins. D’autres se laissent raconter un spectacle qui semble les concerner de loin.

Mais la clé de ce storytelling confus, de cet a-storytelling, de ce qui rend impossible l’imagination de la suite, c’est qu’on ne sait même plus nommer vraiment les personnages de ces drames ! Ah ! S’il y avait une opinion internationale qui incarne une mondialisation tendue vers le progrès ! S’il y avait de bonnes démocraties, éclairées et championnes des droits humains, menant une stratégie évidente à partir de comportements exemplaires ! Et si les dictateurs n’étaient que des aventuriers, par essence menacés et éphémères ! Et si les gouvernants des démocraties avaient tous la stature et les valeurs qu’ils sont censés incarner !

Alors? Vous croyez toujours au pouvoir du storytelling ? D’un storytelling aux protagonistes vagues, flous, incertains, indistincts, nébuleux, indéterminables et indéterminés, brouillés, confus, liquides, fondus, fumeux, imprécis, troubles, vaporeux… voilés ?

Mais où sont les contes d’antan, qui faisaient les bons amis, et les bons ennemis ?

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