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« Les faits sont mornes, banals, inintéressants ? Et bien, habillons-les d’un vernis narratif agréable, “vendeur” qui fera appel aux émotions : compassion, révolte, admiration. Tout plutôt que l’apathie et l’indifférence des évènements bruts. »

OWNI nous explique en reproduisant en fait un article de Cyrille Frank aka Cyceron : le storytelling est un habillage, la construction préfabriquée de scénarios décidés en salles de rédaction, la fabrication de la réalité pour répondre à un impératif de vitesse et de rentabilité.

« Qu’il s’agisse du problème des banlieues ou des manifestations d’étudiants, [les journalistes] vont chercher sur le terrain les éléments de réponse qu’ils ont élaboré dans leur bureau. »

Exemple des banlieues.
« Tant pis si les choses sont plus complexes, tant pis si la majorité des habitants de la cité est composée de travailleurs silencieux et dociles. Qu’importe si le tissu associatif est foisonnant et créatif, si tous les équipements sportifs et culturels fraîchement achetés disent le contraire du discours misérabiliste. Le journaliste ne sélectionnera que les éléments conformes à son schéma originel. »

Mais cela n’a rien à voir avec le storytelling ! Le refus des journalistes d’entrer dans la complexité, et dans l’explication en profondeur, que dénonce cet article, renvoie tout simplement à un mauvais exercice de la profession. Évidemment, dans la sphère médiatique, « Les matins de France culture » , qui se proposent « d’éclairer les contours les plus complexes de ce qui surgit chaque jour dans l’actualité », sont une exception notable, un trésor, un fil d’or et de soie dans la trame de l’actualité… Mais c’est le système médiatique tout entier qui est à mettre en cause, son éthique approximative, son professionnalisme routinier, son manque d’imagination et de culture…

Les visions positives sur lesquelles sont construites certaines émissions n’ont pas l’heur de plaire non plus à Cyrille Frank, qui y voit encore une instrumentalisation : « Le JT de 13h de Jean-Pierre Pernaud nous modèle une France idéale et irréelle de carte postale, celle de nos régions tellement riches, jolies et harmonieuses. Cette France de la tradition emplie de bon sens, de beauté, d’intelligence. Une vision conçue sur mesure pour sa cible : les retraités et femmes au foyer, majoritaires devant leur poste à cette heure de la journée. »
Je regarde rarement la télévision qui est globalement une entreprise de mort pour la pensée et la liberté. Mais repérer ce qui est actif, constructif, beau, ne me parait pas être un parti pris illégitime et nécessairement manipulateur. Le point de vue fait l’objet, certes, comme le disait Bachelard, et ce point de vue là est certainement à cultiver le plus possible pour construire du sens, et insuffler un peu de volonté créatrice dans l’esprit collectif de la France. Au fait, à nouveau cela n’a rien à voir avec le storytelling, sinon le fait que dès qu’il s’agit de raconter on va le faire selon une certaine orientation mentale.

L’article aborde ensuite le domaine du sport et revient alors réellement au thème du storytelling, particulièrement à propos des portraits de sportifs :

« les portraits qui sont construits à l’hollywoodienne, sur des canevas standardisés :

1- Un défi difficile, un but lointain et inaccessible (championnat, prix…)

2- Des difficultés, des épreuves, la souffrance, les injustices qui s’accumulent

3- Description des vertus du héros : gentil, persévérant, fidèle, aimant sa famille…

4- La victoire, enfin, l’apothéose, la récompense.

5- Epilogue : tout est bien qui finit bien, la morale est sauve, il n’y a pas de hasard, les justes sont récompensés. Vous pouvez dormir tranquilles, tout est bien dans le meilleur des mondes. »

Peut-être… Mais quel ennui ! Le reportage sportif n’est vraiment plus ce qu’il était, mon bon monsieur, et les émotions qui pourraient être transmises sont largement mises à mal par le ton triste et sans âme des commentateurs, sans parler des blessures mentales qu’infligent les publicités.

Le concept de « culture de l’émotion à tout prix » qu’introduit l’auteur à la fin de son article me parait plus intéressant. D’autant qu’il le rapproche de l’idée « d’apporter du sens au lecteur-téléspectateur« . Mais cette esquisse tardive d’une problématique est à nouveau placée dans la logique de la manipulation, de la question de l’honnêteté, etc…
Comme si la réalité existait d’elle-même et que des mauvais sujets venaient la mélanger avec de mauvaises histoires… Tout cela reste bien superficiel. Lisez notre « Storytelling du luxe » pour mieux comprendre la question de la production de sens et de la recherche permanente de l’individuation.

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