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Sous le titre le PARI du storytelling

Socrate, le philojournaliste, pas l’autre, nous fait don de moult citation :

«Je pense que nous pourrions élire n’importe quel acteur de Hollywood à condition qu’il ait une histoire à raconter; une histoire qui dise aux gens ce que le pays est et comment il le voit.» James Carville, conseiller de Bill Clinton

«La politique, c’est écrire une histoire partagée par ceux qui la font et ceux à qui elle est destinée. On ne transforme pas un pays sans être capable d’écrire et de raconter une histoire.» Henri Guaino, conseiller de Nicolas Sarkozy

etc.

Puis il philosophe… c’est son destin :

Glissement du journalisme vers la communication vs travail du journaliste sur le réel ? « Cette réflexion, qui confond les concepts et les place dos à dos hâtivement, appelle sur scène la notion de storytelling ». Socrate s’empare ensuite de Salmon, passage obligé, et constate « passage du récit, que l’on imagine ample, inspiré et porté par l’intérêt collectif, à la story, instrument du pouvoir. Ailleurs, comme en Suisse, on remarque l’agitation de boucs émissaires censés symboliser des dangers effroyables: le plombier polonais, ou, plus près de nous, Ivan S. » et constate « Lorsque le récit simplifie à l’extrême, caricature, borne les points de vue et prend la réflexion par la main, il devient dangereux. Il joue uniquement sur les affects et l’émotion en évacuant le raisonnement discursif. »

Nous sommes dans la pleine caricature Salmon, fondée sur une opposition bien/mal qu’appellerait l’opposition raison/récit. Ce n’est pas notre conception : le storytelling, comme tout procédé outil ou méthode, ne prend pas en otage l’intention et l’éthique de celui qui s’en sert, c’est l’inverse. Tout dépend de ce qui anime l’auteur, éclairer ou manipuler, penser ou répéter. Tout dépend de l’emploi des symboles et des métaphores : s’il s’agit de simplifications qui obscurcissent la pensée ou qui la rende fulgurante, qui facilitent la compréhension, ou la mutilent… Le storytelling, c’est un art, et un procédé. Il n’existe qu’au travers de son ouvrier. Aussi : de son destinataire ! Car l’histoire qui compte (qui conte), c’est celle qui reste se profile et habite l’imagination de chacun, celle qui va rester bien mieux qu’un raisonnement, qui va faire revivre l’émotion éprouvée. Et là encore, dans la bonne combinaison de l’émotion et de la raison, de la connaissance et de la subjectivité. La crise, le problème de fond, ce n’est pas une supposée perversion galopante du monde politique, du journalisme, du management, etc. mais celui d’une pensée systématiquement dualiste, et qui, de plus, se déploie dans un univers de mobilisation de la peur.

Socrate finit d’ailleurs par nous rejoindre : « L’idée est de remettre l’humain au cœur des préoccupations. D’instiller de la vie dans les reportages ». « Les techniques du récit littéraire enrichissent le journalisme ». Et le politique ? Serait-il nécessairement un producteur de récits anxiogènes et de narrativité manipulatrice ? Son récit ne serait-il jamais le condensé de valeurs nobles et partagées ?
Nous sommes bien loin, soit, du Tout Paris du storytelling !

 

Jean-Marc Blancherie
Politologue. Conseil en storytelling politique

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