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En me réveillant ce dimanche matin du 15 Mai 2011, je me suis retrouvé comme bien des Français dans un monde irréel, surréel, invraisemblable. Farce, cauchemar, discours médiatique empesé et d’une invraisemblable langue de bois… tous se dissimulaient derrière les « faits » : le journal d’une femme de chambre[1] ! Ou la version que les flics de New-York en donnent, et notamment « la fuite précipitée » de DSK, qui explique son arrestation dans l’avion vers la France.

Ce Lundi, on apprend que tout témoigne à l’encontre de cette affirmation de la fuite précipitée.

Hier, il fallut attendre Christine Boutin, ancien ministre de Sarkozy et leader de la droite chrétienne française, pour entendre l’hypothèse que chacun avait à l’esprit : c’est ‘un piège’ tendu à DSK.

Et le clivage s’est à nouveau creusé à toute vitesse entre les médias traditionnels et Internet. Cherchez l’erreur…

 

Ce matin, je choisis France Culture, espérant avoir sur « l’affaire » accès à la réflexion, à une interrogation humaine un peu éclairée, au-delà des fadaises politico-médiatique attendues. Bien m’en a pris : non seulement les chroniqueurs habituels ont essayé de réfléchir avec sincérité et une certaine profondeur, mais un autre Khan, Jean-François, menait à partir de son nouveau livre, et fort à propos des réflexions bien illustrées sur la nature de la réalité. Ne manquaient plus que le Grand Khan, Kubilai, le souverain éclairé, et finalement un Marco Polo du 21ème siècle, qui nous serait bien utile pour un contemporain « devisement du monde » ou « livre des merveilles ».

 

Je laisse de côté mes sentiments personnels, et souhaite me mettre dans la posture de « l’analyste-storyteller » du storytelling. D’abord mon égo m’a parlé : tu aurais quand même bien pu imaginer cette histoire et la publier sur LE site du storytelling. Franchement, ça aurait été une belle entrée dans la réalité de ce projet d’être à la fois storyteller et analyste ! D’ailleurs, cette histoire était contenue en puissance dans la candidature probable de DSK à la présidentielle, puisque ce qui est raconté maintenant c’est que « les femmes » sont le point faible de cet homme (sous-entendu, cette histoire est non seulement vraisemblable, mais était prévisible) et lui-même disait, si j’ai bien compris, à Libération, il y a quelques jours, que quelqu’une pourrait très bien être payée pour qu’il soit accusé de viol !

Soit, je n’ai pas saisi l’occasion de construire une réalité à partir de mon imagination active…

Pourtant, à relire ce que j’écrivais ici le 18 Février… Voyez :

Après avoir expliqué que « Le storytelling n’est pas d’abord l’art de raconter des histoires : c’est l’art d’amener son public à se raconter ses propres histoires », une métaphore m’est venue pour pointer le ressort du DSK storytelling : « Le pas suspendu de la cigogne ». Un pas suspendu, un suspense d’enfer, que DSK transfère à son public ! On s’identifie à ce mouvement suspendu qui met en cause l’intention profonde, le projet formidable est voilé, la responsabilité essentielle reste non encore engagée !

 

La métaphore vaut toujours pour l’instant, en ce début de matinée du 16 : nous vivons encore le pas suspendu !

Vivrons nous à jamais, nous tous, le pas suspendu de Dominique Strauss Khan ?!

Mais jusqu’à quand l’impact émotionnel résistera-t-il ? Sera-t-il réalimenté par un long procès ? Par une mise hors cause spectaculaire ? Par le drame d’un innocent privé de son extraordinaire destin ?

On retrouve la problématique du livre de Jean-François Khan : la réalité des réalistes n’est que l’instant figé d’une réalité qui oublie qu’elle se construit, la flèche de Zénon n’a pour réalité que le moment où on la saisit.

Le storytelling de DSK ne serait-il pas l’image sans cesse renouvelée du mouvement capté dans son trajet, dans son arrêt, la réalisation du paradoxe insoutenable du pas suspendu ? Une hypothèse à l’inverse de celle du passage à l’acte !


 

 

[1] Roman d’Octave Mirbeau, paru chez Charpentier-Fasquelle en juillet 1900. Trois adaptations en ont été faites au cinéma. La juxtaposition des séquences, le passage constant du présent au passé au gré des souvenirs, et le mélange des tons et des genres, contribue à rompre avec la linéarité du roman traditionnel, avec la priorité de l’intrigue et surtout avec la prétendue objectivité des romans qui se veulent réalistes.

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