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En Égypte, en Tunisie, ailleurs, ce n’est pas seulement une révolution qui se déploie. Un sens nouveau du politique et du peuple s’invente.

L’Histoire écrit de nouvelles histoires, des scénarios tout à fait inédits. Mais les auteurs du discours politique restent campés sur des positions anciennes.

La perte du sens

A la surprise générale – mais comment peut-il en aller autrement lorsque les prévisions ne se font pas au travers d’enquêtes qualitatives et de scénarios prospectifs ? – sans leader et sans aucun des signes politiques communément admis, les peuples arabes (et bientôt africains ?) se prennent en main. Les classes politiques occidentales ne mesurent toujours pas les conséquences de l’Histoire qui s’écrit. Leurs critères, leurs schémas mentaux, leur incapacité à changer de paradigme, expliquent cela, et paralyse leur capacité actuelle d’action. Il y a perte manifeste de sens, devant ce phénomène inédit.

Selon le lieu d’où nous parlons

Ces peuples en révolution ne sont pas simplement « en train de s’éveiller à la démocratie et à la liberté », comme il est dit généralement. Ils ne mettent pas en cause seulement la soi-disant « realpolitik » que fustige Rama Yade, à juste titre, mais sans comprendre qu’il ne s’agit là que de la part immédiatement visible du phénomène. Il ne s’agit pas, pour ces peuples, de cheminer vers notre modèle de démocratie… mais d’inventer de nouvelles formes de liberté, de fonctionnement sociétal, de relations et d’échanges avec le monde, des formes qui ne sont encore pas même émergentes.

C’est à partir de leurs problématiques internes majeures qu’ils inventeront de nouvelles formes, un nouveau sens, du politique. D’abord, par opposition au type de pouvoir qu’ils ont vécu et rejeté : celui de dictateurs, certes, mais qui aussi confisquaient et gâchaient les richesses de leurs pays, avec un soutien institutionnel et actif de nos pays démocratiques (cherchez l’emploi des fonds européens…). C’est la « servitude volontaire » qui a lâché ! Alors qu’elle joue pleinement son rôle funeste chez nous, quitte à rester aussi pessimiste (et triste ?) que les français, mais pour combien de temps encore ? Le problème n’est pas le tyran, mais le sujet privé de liberté, le sujet assujetti qui se transforme en sujet humain libre. Y compris chez nous, où les tyrans règnent par élection du peuple, nous dit La Boétie… Par agitation de la peur à la petite semaine de nos précaires dirigeants, ajouterai-je.

Le discours de la servitude volontaire en téléchargement

Nos politiques imaginaient que les peuples arabes avaient choisi la servitude volontaire.

« …Nous avons tellement cru, qu’il y avait chez eux (les peuples arabes) quelque chose qui aspirait à la servitude.. » Bernard Kouchner (émission à « vous de juger » le 03/03/2011). La vidéo

Ils ont construit l’Histoire et leurs grandes et petites histoires sur ce ressort narratif (les bases de leur discours politique et de leurs actions), alors que l’inverse était possible.

Le devenir du politique

Bien loin de nos modèles, qui ne sont plus vraiment crédibles, quelle forme de philia (Aristote), de lien social, de vie commune et « bonne » au sein de la Cité, ces divers peuples vont-ils parvenir à constituer ? Et qui, au sein de ces peuples, de ces mouvements largement dus aux jeunesses de ces pays, va impulser la suite, et comment ?

Car ne s’agit pas de simplement reconstituer des Etats, de restaurer une autorité. C’est toute une société, toute une économie, tout un ensemble de nouvelles inter-relations, qui doivent éclore. Et l’urgence que les peuples ont eus de défaire les tyrans se retrouve dans l’aspiration générale à l’invention d’autre chose, sans les hommes de « l’ancien système ».

Ces questions, nous devons nous les poser nous aussi, avec ces peuples, et pour nous-mêmes, dans un monde à la fois global et très différencié, qui doit se demander aussi, fondamentalement, ce que sont ses vraies richesses et comment les mieux partager.

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