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OBJEUX ET OBJOIES D’HERMÉNEUTIQUE EN MERCATIQUE,
OU LE SENS DES OBJETS

Jean-Marc BLANCHERIE (1996), Colloque « Humanités et grandes Ecoles » organisé par la conférence des grandes Ecoles, Ecole Centrale-INSA Lyon.(avec P Ricoeur, JM Domenach, JP Dupuy, A Finkielkraut…)

Cette publication rend compte de l’animation, durant les années 90, des Séminaires « Sens des objets » de Jean-Marc BLANCHERIE à l’École Supérieure de Commerce de Dijon

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RÉSUMÉ : L’objet du quotidien, mais il pourrait s’agir d’un objet conceptuel, n’existe que du sens humain qu’il condense. La prolifération actuelle des objets, ou leur virtualisation, ne configurent-ils pas un monde privé de sens ? Nous pencher sur la dimension oubliée de l’entreprise, des organisations, des Sciences de Gestion : leur dimension symbolique, la capacité spécifiquement humaine de construire sa réalité en lui donnant du sens… nous a conduit à constituer une pratique d’analyse et d’intervention qui vise le sens des objets.

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« L’objet, c’est la poétique », disait Braque. La poétique, c’est à dire la représentation – mimésis – à l’aide du langage. L’objet participe d’un monde propre de l’homme, indissociable d’une activité de représentation. Pour peu que nous le regardions d’une certaine manière, il est langage. Chaque objet condense un ensemble virtuel de sens et existe par actualisation d’un sens humain singulier. Il est susceptible, donc, d’interprétation, d’être objet d’herméneutique. Mais l’objet, aujourd’hui, n’est-il pas essentiellement investi du sens que les entreprises, et leurs spécialistes de mercatique ont voulu lui donner, un sens qui le marque depuis sa conception, jusqu’à sa présence dans notre univers personnel ? Et la prolifération des objets, la quête effrénée de leur nouveauté, et maintenant leur dématérialisation, leur virtualité ou leur disparition derrière les flux qu’il se contentent de véhiculer, ne nous projettent-ils pas dans un univers de non-objet ou de non sens ?

Des chercheurs et enseignants de divers pays commencent à se pencher sur la dimension oubliée de l’industrie, de l’entreprise, des organisations, des Sciences de Gestion : leur dimension symbolique, la capacité spécifiquement humaine de construire sa réalité en lui donnant du sens. « Le moment est venu de tenter de fonder une véritable anthropologie[i]de l’organisation qui, tout en restituant son unité et sa spécificité à l’être humain, en dégage aussi les dimensions fondamentales et les divers niveaux d’analyse »[ii]

Remettre l’homme au centre des préoccupations et de la compréhension du chercheur, de l’enseignant, du praticien, redonner aux acteurs en général la dignité du « sujet », capable de donner le sens de l’agir, prêt à l’interroger, c’est entreprendre de redonner une signification et une orientation à la théorie, à la pédagogie, et à l’action. C’est aussi travailler à relier ces trois espaces du développement de l’homme et des collectivités humaines, tout en respectant la singularité de chacun de leur projet.

Dans le champ des organisations et de l’activité économique, surmonter les visées réductrices et desserrer l’étau des logiques de la nécessité, n’est pas une simple velléité ou l’expression d’un volontarisme, abstrait des réalités. A l’intérieur des entreprise et des institutions, une très forte demande émerge, qui parvient parfois à se dire : une demande de SENS. L’entreprise à l’écoute[iii], la psychanalyse[iv], le pouvoir des mots[v], le sens du changement[1], le souci de l’éthique… composent des approches qui sont sinon toujours une réponse, du moins l’écho aux interrogations des acteurs eux-mêmes.

Les rationalités et les technologies qui structuraient à la fois une vision, un fonctionnement et la stratégie des entreprises et des institutions, sont radicalement remises en cause. Mais elles ne sont toujours pas reformulées, réappropriés en une nouvelle cohérence. Nous sommes confrontés à une coexistence complexe et labyrinthique de conceptions et de pratiques multiples, nous héritons de logiques organisationnelles, technologiques, idéologiques, entrepreneuriales, financières… qui se croisent, s’annihilent, et se combinent, dans un contexte voué à l’incertitude. Tout semble changer et se transformer, sans que l’on puisse en faire un univers : le temps, l’espace, les fins et les moyens, le travail…

La vocation des sciences humaines et sociales, notamment dans leur rapport aux autres sciences et aux technologies, n’est-elle pas de produire et expérimenter les approches trans-disciplinaires, les concepts, et les méthodes qualitatives[vi], qui permettent la recherche, avec les acteurs eux-mêmes, des nouvelles cohérences à construire ? La possibilité philosophique, épistémologique, et méthodologique, de stimuler et renouveler le lien entre la pensée et l’action, entre les finalités et les moyens, entre les constructions de l’homme et leur sens, voilà ce qu’il nous faut expérimenter.

L’expérience évoquée ici n’est jamais qu’une amorce particulière et limitée d’une perspective qu’il était important de formuler. Elle n’est pas sans surprises et « le sens des objets » ne constituait d’ailleurs, au départ… ni le sens, ni l’objet, de ma démarche !

1. Le sens du changement : les objets en cours de constitution

C’est la pratique de l’intervention dans les organisations, pour accompagner la conduite du changement, qui m’a permis d’appliquer des méthodes qualitatives, directement avec les acteurs de l’entreprise, et de  mettre en exergue la question du sens et la force des concepts dans un contexte d’action. Alors que la notion de « résistance au changement », fréquemment mise en avant, induit des logiques d’opposition et de réification, celle du « sens » ouvre à un travail de questionnement, de recherche de lien, de travail sur la direction à prendre, sur le contenu et la consistance des choses. Ce qui est très nouveau, c’est que la réalité, l’objet, pour les acteurs eux-mêmes, est en construction. Non plus un donné, extérieur à l’homme, mais le construit par lequel il accède à sa propre réalité. L’« enaction » de la réalité, la manière dont on agit la réalité en la qualifiant, n’est pas seulement un concept lié au développement des sciences cognitives, c’est une manière de se sentir responsable de notre monde.

Les représentations, mentales, culturelles, et surtout symboliques, ne jouent pas un rôle à côté de l’action ou dans l’environnement des acteurs : elles sont au cœur de la réalité qu’ils construisent, et de sa cohérence, et elles impliquent la nature commune, partagée, de cette réalité. Bien des techniques et des objets, des rythmes et des rites, des situations et des rôles… ne sont agissants, dans les organisations humaines, qu’au travers des représentations et des symboles qu’ils activent. Il serait absurde de penser qu’un tableau de financement, par exemple, puisse être agissant par lui-même. Il s’inscrit comme déclencheur (ou comme barrière, etc.), dans une chaîne signifiante où se joue la performance de la rationalité, l’illusion de la décision, le hiérarchie des appartenances…

Le pas qui reste à franchir, est d’aller directement et explicitement au devant de ces représentations et de les travailler, de s’ouvrir au symbole, et à la figuration de l’informulable. « L’art rend visible » disait Paul Klee. Le symbole rend sensible ce qui ne l’était pas, et il fait lien. Le procédé que nous allons décrire a pour fonction de mettre les participants en mesure de se situer très rapidement à ce niveau de compréhension et d’échange. Loin de rencontrer des résistances, il déclenche l’intérêt, la capacité créative, et la profondeur de l’échange, auprès de publics très divers qu’il ouvre à une démarche compréhensive.

L’approche ici esquissée a été élaborée pour répondre à des demandes concernant la conduite du changement, puis a été transposée au domaine des objets. Elle conjugue diverses méthodes qualitatives, dans un processus permettant aux acteurs de s’ouvrir à des réalités vraiment nouvelles. Une posture « problématologique » tout d’abord : il s’agit de ne plus raisonner en termes de réponses, de solutions, ni de pratiquer la performance immédiate du langage (quand dire c’est faire). Mais au contraire de construire un questionnement, une démarche compréhensive, un parcours heuristique. Le changement n’est plus alors l’addition de solutions, mais une pédagogie de l’(en)action. Il ne s’agit plus de renvoyer du réel une image plate, fabriquée sous l’empire de la nécessité, mais au contraire d’accéder au déploiement de sa richesse en divers niveaux de réalité, et de conduire un cheminement entre ces niveaux. De la même façon que l’analyse structurale du récit, telle qu’on peut la connaître, par exemple chez Greimas[vii], consiste à comprendre comment du sens s’élabore en un jeu de niveaux hiérarchisés et d’homologies. Les participants sont donc invités à chercher et explorer les méta-niveaux à partir desquels leur solution va trouver, enfin, une question… et ainsi de suite entre niveaux de questionnements, jusqu’à intéresser la dimension du symbolique, et d’expérimenter son efficacité. Des techniques diverses peuvent alors être mobilisées, et particulièrement « l’analyse symbolique à clé », qui utilise les « associations libres », la recherche des analogies, et conduit à l’interprétation. W. Gordon, inventeur de la synectique, indique bien l’enjeu: « rendre le familier insolite et l’insolite familier ». Productions et réductions métaphoriques, attitude interprétative, déplacements des perspectives… rythment l’entreprise d’accéder au sens caché, de formuler un sens que la création d’une figuration métaphorique approche. La lecture « sur le registre latent », et la posture problématologique avec laquelle elle se conjugue, stimulent la créativité et la lucidité des participants, qui se libèrent des pesanteurs et inhibitions qu’ils subissent habituellement. Les acteurs et leurs réalisations, les représentations et le sens de la relation dont ils se soutiennent, trouvent dans la pratique partagée des méthodes qualitatives, un substrat dont les approches positivistes et rationalistes se privent.

Le monde des objets ne s’offre-t-il pas à nous, lui aussi, pour de telles lectures et perspectives ? Les objets du quotidien furent les premiers à tenter l’expérience. Selon l’angle de vue sous lequel on les regarde, ils peuvent être aussi bien les objets inconsistants, si banals et intégrés à notre environnement qu’ils ne nous apparaissent même plus, ou les produits fabriqués, pris dans les logiques de l’échange et de la consommation , ou encore des objets précieux, qui sont  le foyer d’un investissement affectif…

2. Du sens des objets

Regarder le monde comme s’il nous apparaissait pour la première fois. Pour rechercher ce qui jusqu’à présent ne pouvait nous apparaître, la phénoménologie nous apprend à mettre entre parenthèses nos préjugés, nos habitudes, de savoir que cet objet sert à quelque chose… Vilém Flusser[viii] regarde par exemple le jeu d’échec, comme s’il n’était pas, déjà, un produit culturel : « huit rangées horizontales constituées de carrés brun clair et brun foncé » etc… Selon une autre perspective, c’est « une surface se divisant en un nombre non immédiatement déterminable de rangées diagonales dont tour à tour, l’une est constituée exclusivement de carrés brun clair et l’autre exclusivement de carrés brun foncé, et où les rangées augmentent en longueur du bord jusqu’au milieu de l’échiquier pour à nouveau diminuer du milieu jusqu’au bord (…) ». L’échiquier, qui paraissait excessivement simple, a sous cette perspective « un effet troublant, du fait que les rangées s’y engrènent comme des roues dentées sans se recouper exactement (…) ». L’observateur met alors en doute le caractère impartial de son regard. Il est certain que des « conventions » sont bien présentes qui lui permettent de parler de « carrés » etc. « Toutefois le fait que je n’y sois pas parvenu » (à oublier le jeu d’échec sans oublier d’autres conventions), « m’a lui-même amené à prendre pleinement conscience de conventions que j’avais par ailleurs oubliées ». L’observateur approche alors « la difficulté d’une expérience directe et immédiate », et l’absence de point de vue lui apparaît comme un vertige, une absence de sol , qu’il ressent concrètement. Par la suite, il approchera l’essentiel de ce qu’est le pion sur le jeu d’échec : « s’accumule en lui la force lui permettant d’avancer verticalement, de prendre en diagonale, et éventuellement de se transformer de manière dialectique en reine (…) », puis l’essence historique des échecs (leur « destin andalou »), leur essence ligneuse (le bois) etc… De la diversité des visions, de leur orientation, dépend la signification des choses. « Dans la chose nous trouvons non pas ce que nous cherchons, mais comment nous cherchons. Les découvertes que nous sommes susceptibles de faire sur la chose surprennent la chose d’une manière qui vient de nous ».

L’exercice d’un tel regard, naïf, sur la réalité, conduit à écarter la possibilité d’une naïveté totale, mais pour apprendre, me semble-t-il, à mieux discerner le sens, en s’exerçant à la découverte de la multiplicité de points de vues. Multiplicité qui signifie l’inverse de ce que prétend le relativisme culturel : elle correspond à un engagement du Sujet dans le monde, à sa présence orientée.

Nous allons reprendre, pour illustrer cela, quelques exercices de recherche du sens des objets. Nous allons voir comment l’objet se constitue d’un ensemble de sens qui coexistent potentiellement en lui. Mais il existe, il se réalise, pour nous, comme objet – partiel – de la réalité, selon l’un de ses sens. Il sera l’objet d’un univers où il trouve sa place, constitutif et constitué, à la fois, avec/par, le contexte de son apparition, la cohérence que l’on donne à une situation, à une tranche de vie, etc…

Le choix des objets étudiés a été le plus souvent laissé aux participants, au cours des séminaires en École notamment. Ces objets sont plus ou moins marqués culturellement (la bicyclette, le kleenex, la maison individuelle…) plus ou moins génériques (la cigarette, le café, la guitare,…), ou singularisés (le parfum Coco Chanel) et peuvent nous apparaître d’abord comme frappés du sceau de leur utilité (le préservatif, la brosse à dents…). Dans d’autres circonstances, le travail lui-même répondait à une finalité : comparer les résultats à une analyse sémiologique concernant le même objet (Le stylo Waterman Gentleman et sa publicité), exprimer le sens et la cohérence d’un produit en voie d’industrialisation (le tourne-page), contribuer à l’analyse d’un phénomène industriel (la 2CV), etc… Mais de tels critères, qui semblent distinguer les objets les uns des autres a priori, doivent s’effacer  afin qu’émerge le sens lui-même. La validition scientifique, et l’utilité sociale ou économique du travail réalisé, n’est possible que dans la suite du processus.  Cette inversion d’un schéma aujourd’hui dominant, qui nous plie à la logique de la nécessité, est salutaire intellectuellement, souvent jubilatoire, et s’il s’avère très puissant dans l’ordre même qu’il refuse d’abord, celui d’une utilité « concrète ». Mais c’est au prix d’un travail de distance et de respect, d’une prise de responsabilité de l’homme face à la réalité dont il a, alors, conscience d’être l’auteur. Le co-auteur, plus exactement, puisque ce que l’on trouve au bout du compte dans l’objet, c’est l’autre.

3. Aurore de sens

Le phénoménologue nous encourage à cultiver certaines vertus du regard, et à atteindre les profondeurs… sans voyager bien loin. Les méthodes qualitatives évoquées maintenant ne sont jamais que l’équipement propice pour nous aider dans ce parcours. Pour que survienne un développement du sens, il suffit en quelque sorte que nous sachions nous poser en tant que sujet, à distance, en respect du monde. Dans la pratique problématologique, nous cherchons à questionner une réponse : quelle est la question d’un autre niveau, dont la formulation de votre question est la réponse ? quelle problématique humaine existe là, pour vous, qui fait contexte, qui laisse entrevoir une cohérence ?

De la même manière, il s’agit de formuler la question dont l’objet est la réponse.

Pour établir la distance, et parvenir à formuler un questionnement dont les termes sont inabordables par simple raisonnement, inaccessibles à la pensée positiviste, nous solliciterons l’imaginaire, nous stimulerons cette disposition, si rarement mise à contribution, de créer. De requérir, selon certaines approches, l’hémisphère droit de notre cerveau, ou selon d’autres, la productivité du dynamisme inconscient.

Quelle qu’en soit la base théorique, la production métaphorique, la substitution analogique, la création de récits symboliques, offrent toute une gamme d’accès au sens. Constituées en pratiques méthodiques, pensées et mises en scène en fonction d’un contexte et d’une intention (qui sont aussi, récursivement, ce qui sera transformé au cours de ce travail), leur champ d’application, leur fécondité et leur puissance sont considérables. Les démarches que l’on peut instaurer sur ces bases se distinguent parfaitement de la psychanalyse : du cadre et du temps de la cure, de sa visée, de l’encodage des relations et du transfert, et enfin de l’interprétation. Nul corpus préétabli, nulle traduction prédéterminée ne vient s’y plaquer, et la transformation qui s’opère, d’un registre à un autre, d’un niveau de réalité à un autre, ne garantit que le surgissement du locuteur  comme sujet. Tout, ici, est symbole.

Illustrons par un exemple la différence entre l’interprétation psychanalytique et la démarche herméneutique proposée :

« Je rêve que je monte à bicyclette et que je me dirige vers un beau jardin à l’entrée duquel je m’aperçois que mon pneu avant se dégonfle (…) un gardien (…) attire mon attention sur ma tenue (…) ». Interprétation : « Vous souffrez d’impuissance sexuelle (…) Le gardien symbolise votre surmoi rigide (…) »[ix] etc.

Le discours psychanalytique replie le rêve sur des schèmes préétablis, dans un tel exemple en tous cas, et avec une facilité parfois qui rend le rêve lui-même suspect d’avoir été construit pour répondre à l’interpréatation de l’analyste.

La démarche proposée est toute entière tournée au contraire vers l’inattendu, elle est ouverte à l’invention, à la richesse, à la nuance, à la puissance évocatrice de la langue.

« Le muet chante (…), le bois des arbres craque sous le poids de l’âge (…) et l’eau s’y réverbère  (…) » nous parle de la guitare ; indirectement, et par une série de substitutions analogiques, pour un cheminement vers le sens, ou, autour de lui, par l’échange.

« Un feu crépite (…) Dans l’ombre, l’homme nu porte un chapeau : il lit Freud. Le cri du hibou hurle dans le théâtre rouge en velours (…) Les marches de marbre avancent vers elle (…) Les arbres pleurent, un amour est né » aidera à formuler la singularité du parfum Coco Chanel, à réfléchir une évanescence.

La production d’un récit imaginaire, à propos d’un objet, à une très grande portée exploratoire. Elle entre dans une démarche qui peut rendre l’univers extérieur intelligible intérieurement, qui tente de découvrir le sens caché… mais c’est son énigme même qui nous enseigne. L’interprétation du récit vient alors, dans cette activité, stimuler l’existence en sa richesse inépuisable. Le symbole y est, pour reprendre la belle expression de Paul Ricoeur, « aurore de sens »[x].

4. Unité et diversité de l’objet, du sens, de l’homme

Je différencie la diversité du sens, qui se condense dans une situation, un objet, une identité collective… et son unité comme réalisation. Un travail effectué avec des étudiants à propos de l’objet « maison individuelle », peut servir d’exemple pour illustrer cela. Le schéma suivant, qui s’inspire d’ailleurs de modèles utilisés en marketing, vient résumer en une forme dynamique, ce qui a été découvert et commenté dans un récit imaginaire. Il met en évidence les logiques différentes et même opposées qui se concentrent en une problématique de base, puis se redéploient comme existants possibles, comme sens en réalisation, existence, de l’objet « maison individuelle ».

La présentation suivante ne prétend aucunement avoir valeur de vérité. Elle témoigne simplement d’une étape dans le travail d’un groupe, et peut donner à réfléchir autrement, sur de nouvelles pistes.

Des aspects non conscients et inattendus sont apparus, dont on ne peut pas dire quel est le degré de vérité. Mais ils reflètent en tous cas et éclairent, l’expérience que des personnes peuvent avoir de cette réalité. Ils indiquent aussi des choix de sens qu’il est possible, valide, éthique, utile, etc. de développer ou de réduire.

Des applications de cette démarche peuvent être faites en fonction de finalités économiques, d’actions de communication, etc… A ce stade du travail, en effet, il est possible de réintroduire les logiques d’utilité, qui font le lien entre l’objet et le produit. A moins que le sens intrinsèque de l’objet ne soit d’opposition à toute utilité, que sa cohérence propre ne soit pas compatible avec le niveau des finalités que l’on vise, il est possible d’exprimer un choix de réalisation du sens, et d’imaginer l’ensemble des éléments qui seront cohérents pour conduire, encourager, ou accompagner cette réalisation. Par exemple, un travail concernant la brosse à dent, faisait apparaître un rapport au temps, au quotidien, malaisé par opposition à l’espace, qui connotait aussi la multiplicité. Un publicitaire pourrait lier chacun de ces deux axes à un troisième, celui de la sensation physique et des couleurs… pour développer des images évoquant la découverte, des sensations nouvelles, etc… et non pas l’hygiène.

Est-il possible de généraliser les résultats d’un travail symbolique à propos d’un objet, ou sa validité ne peut elle seulement s’obtenir de manière empirique, par la multiplication des expériences et des applications ? Nous avons obtenu des résultats assez étonnants, qui vont plutôt dans le sens de la découverte possible de schèmes fondateurs. A propos du stylo Gentleman de Waterman, par exemple, le travail des étudiants débouchait sur une problématique de la ressemblance, du contraste et de la différence. Or une analyse sémiologique d’une publicité pour ce stylo[xi], dont les étudiants ne connaissaient pas l’existence, développait le thème de la jumélité et de l’identité.

D’autres techniques, qui structurent en profondeur le travail, viennent enrichir et conforter cette démarche. Notamment, le modèle qui établit un rapport entre l’intentionalité, le contexte, et la réalisation,  et indique comment analyser la cohérence systémique entre les trois champs de la relation, de la représentation et de l’action :

Lors de ces expériences l’objet étudié était matériel, l’objet du quotidien. Il pourrait être aussi bien un objet théorique, conceptuel, technologique, etc… Mais la constante, dans la démarche proposée, c’est l’homme. C’est de reconnaître un foyer d’intentionalité, origine de la construction de la réalité, et d’intégrer la subjectivité, comme part entière d’une recherche. C’est aussi de ne pas considérer la recherche comme coupée des résultats qu’elle peut produire et de la responsabilité qu’elle engage.

Conclusion : objets naturels, objets fabriqués, objets virtuels… et déréalisation de l’univers humain

Si je regarde les objets en général, je les distingue mal en les classant : ceux qui me servent et ceux que je sers, ceux qui me sont précieux et ceux qui disparaissent de ma vue tellement ils font partie de mon environnement…

L’approche phénoménologique et l’approche symbolique conjoignent l’homme et le monde, le sujet observant et l’objet observé, la singularité et la diversité, l’unité et la multiplicité du sens. Reste à leur soumettre l’inquiétude qu’une analyse de l’évolution des objets, de leur qualification, et de leur complexification ne peut manquer de  provoquer.  Dès l’outil, l’homme entre dans les logiques du systèmisme et de l’autopoïese : l’objet, finalisé comme outil, sert à créer de nouveaux outils. Mais chaque produit de la société industrielle incorpore non seulement les objets qui le précèdent, et leur technologie, mais aussi du marketing, de la publicité, de l’image, etc… A un degré tel qu’on peut se demander si maintenant l’image de la chose n’a pas englouti la chose elle-même. L’ordinateur, et toutes les créations d’objets électroniques, de réalités virtuelles, même si elles sont des phénomènes qui sollicitent nos sens, seraient-ils des non-choses ? C’est la thèse que développe Vilém Flusser : les « informations » se substituent aux choses, leur mollesse (soft), les rend insaisissables, « l’environnement devient mou, nébuleux, sinistre ». Le support matériel a perdu sa capacité à être support de sens (en même temps que sa valeur économique diminue). L’objet de notre attention c’est le flux d’informations qui traverse le support, c’est lui qui incorpore la valeur économique. L’objet de notre attention ? Ces flux captent notre attention, mais pour la fluidifier. L’attention, l’objet, et nous-mêmes, ne sommes-nous pas menacés d’être emportés par ces flux, déréalisés, privés du sens ?



[i] [i] Essais et discussions présentés par Edgar MORIN, Pour une anthropologie fondamentale, Editions du Seuil, 1974

[ii] [ii] Sous la direction de Jean-François CHANLAT, L’individu dans l’organisation, Editions ESKA, 1990

[iii] Michel CROZIER, L’entreprise à l’écoute, InterÉditions, 1989. Jean-Marc BLANCHERIE, Désir d’écoute, écoute du désir dans l’univers des organisations, 5èmes journées d’études de l’Institut Psychanalyse et management, CERAM, Sophia Antipolis, 11-12 Mai 1995.

[iv] Rolland BRUNNER , Le psychanalyste et l’entreprise, Syros, 1995. Eugène ENRIQUEZ, L’organisation en analyse, P.U.F., 1992. Abraham ZALEZNIK, Les ressorts de l’action, Freud et la conduite des entreprises, InterÉditions, 1993.

[v] Alain ETCHEGOYEN, Le pouvoir des mots, Dunod, 1994

[vi] Voir Alex MUCCHIELLI, Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences humaines et sociales, Armand Colin, 1996, Introduction p. 5, qui appelle à « la constitution d’une véritable communauté scientifique ».sur cette base.

[vii] A.J. GREIMAS, Du sens, Editions du Seuil, 1970

[viii] Vilém FLUSSER, Choses et non choses, Esquisses phénoménologiques,Editions Jacqueline Chambon, 1996

[ix] Le rêve et l’interprétation psychanalytique sont rapportés par Alex MUCCHIELLI op. cit.

[x] Paul RICOEUR, De l’interprétation, Editions du Seil, 1965, p.527. Voir tout le Chapitre « Herméneutique : les approches du symbole.

[xi] Jean-Marie FLOCH, Identités visuelles, PUF 1995.

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