Récits fondateurs et mythes des origines – La malédiction de Cham

Mutombo Kanyana, dans l’émission de France Culture DIVERS ASPECTS DE LA PENSEE CONTEMPORAINE, relie le racisme anti-noir à une histoire fondatrice, celle de la malédiction de Cham.

Cette histoire biblique de Cham,  fils maudit par Noë après le déluge, serait la caution religieuse qui vise à la dépréciation des peuples d’Afrique noire et à leur réduction en esclavage. Cette histoire est traiteé de manière approfondie sur Wikipédia et ses conclusions sont plus nuancées. Ce récit fondateur ne serait performant (au sens linguistique) que partiellement, à certaines époques, dans certains contextes socio-historiques. C’est une histoire qui se se répète, en effet, une représentation générale et symbolique qui a des répercussions réelles et concrètes, notamment en termes de justification concomitante de l’esclavagisme et du racisme anti-noir. Ainsi : Ibn Khaldoun va postuler dans ses Prolégomènes la compatibilité entre l’esclavage et l’Islam : «les nègres ont peu d’humain et possèdent des attributs tout a fait voisins de ceux d’animaux stupides». L’article de Wikipédia explique que « En Europe, l’utilisation de la Malédiction de Cham comme justification de l’infériorité des peuples noirs et de la licéité de l’esclavage apparait au XVIIe siècle (…) C’est donc dans le contexte d’un retour très littéral à la Bible, dans la mouvance de la Réforme protestante, que commence à se développer l’utilisation de la Malédiction de Cham comme instrument dialectique »

La problématique de Mutumbo Kanyana, son travail de déconstruction vise aussi, ce qui est très intéressant, les limites de l’antiracisme en Occident

Notre analyse

Le storytelling, les histoires créées aujourd’hui et tout au long de l’histoire, se construisent largement sur des récits fondateurs qui se combinent aux préjugés et justifications qui animent les idées et pratiques sociales. Il est vain de rechercher une origine mythique précise, s’il s’agit d’en faire la cause de développements socio-historiques déterminés. Par contre, un entrelacement d’histoires, de préjugés, de pensées essentiellement négatives, constituent un substrat d’idées, une trame, pour la production de nouvelles histoires de pouvoirs et de rejets. Ces histoires semblent avoir du sens, alors qu’elles ne sont qu’un nouveau développement du substrat dont elles se réclament.

Un travail de déconstruction, qui révèle décalages et  confusions de sens, est donc absolument nécessaire pour qui s’intéresse au storytelling et à son utilisation active. Un travail qui peut toucher tous les domaines, l’histoire fondatrice d’une marque, celle d’un storytelling politique concernant par exemple (au hasard;) les valeurs, la justification du changement organisationnel, etc.

Autre aspect de storytelling : ces histoires qu’écrivent les pouvoirs au travers de leurs codes et lois. Avez-vous déjà imaginé quelle vie, et quelle mort, le « Code noir » de Colbert et Louis XIV projetait, édictait, pour les esclaves ?

Texte complet    

Extraits :

Les hommes libres qui auront eu un ou plusieurs enfants de leur concubinage avec des esclaves, ensemble les maîtres qui les auront soufferts, seront chacun condamnés en une amende de 2000 livres de sucre, et, s’ils sont les maîtres de l’esclave de laquelle ils auront eu lesdits enfants, voulons, outre l’amende, qu’ils soient privés de l’esclave et des enfants et qu’elle et eux soient adjugés à l’hôpital, sans jamais pouvoir être affranchis.

Les maîtres seront tenus de faire enterrer en terre sainte, dans les cimetières destinés à cet effet, leurs esclaves baptisés. Et, à l’égard de ceux qui mourront sans avoir reçu le baptême, ils seront enterrés la nuit dans quelque champ voisin du lieu où ils seront décédés.

Défendons pareillement aux esclaves appartenant à différents maîtres de s’attrouper le jour ou la nuit sous prétexte de noces ou autrement, soit chez l’un de leurs maîtres ou ailleurs, et encore moins dans les grands chemins ou lieux écartés, à peine de punition corporelle qui ne pourra être moindre que du fouet et de la fleur de lys; et, en cas de fréquentes récidives et autres circonstances aggravantes, pourront être punis de mort, ce que nous laissons à l’arbitrage des juges. Enjoignons à tous nos sujets de courir sus aux contrevenants, et de les arrêter et de les conduire en prison, bien qu’ils ne soient officiers et qu’il n’y ait contre eux encore aucun décret.

Défendons aux esclaves de vendre des cannes de sucre pour quelque cause et occasion que ce soit, même avec la permission de leurs maîtres, à peine du fouet contre les esclaves, de 10 livres tournois contre le maître qui l’aura permis et de pareille amende contre l’acheteur.

Leur défendons aussi d’exposer en vente au marché ni de porter dans des maisons particulières pour vendre aucune sorte de denrées, même des fruits, légumes, bois à brûler, herbes pour la nourriture des bestiaux et leurs manufactures, sans permission expresse de leurs maîtres par un billet ou par des marques connues; à peine de revendication des choses ainsi vendues, sans restitution de prix, pour les maîtres et de 6 livres tournois d’amende à leur profit contre les acheteurs.

Permettons à tous nos sujets habitants des îles de se saisir de toutes les choses dont ils trouveront les esclaves chargés, lorsqu’ils n’auront point de billets de leurs maîtres, ni de marques connues, pour être rendues incessamment à leurs maîtres, si leur habitation est voisine du lieu où leurs esclaves auront été surpris en délit: sinon elles seront incessamment envoyées à l’hôpital pour y être en dépôt jusqu’à ce que les maîtres en aient été avertis.

Déclarons les esclaves ne pouvoir rien avoir qui ne soit à leurs maîtres; et tout ce qui leur vient par industrie, ou par la libéralité d’autres personnes, ou autrement, à quelque titre que ce soit, être acquis en pleine propriété à leurs maîtres, sans que les enfants des esclaves, leurs pères et mères, leurs parents et tous autres y puissent rien prétendre par successions, dispositions entre vifs ou à cause de mort; lesquelles dispositions nous déclarons nulles, ensemble toutes les promesses et obligations qu’ils auraient faites, comme étant faites par gens incapables de disposer et contracter de leur chef.

L’esclave qui aura frappé son maître, sa maîtresse ou le mari de sa maîtresse, ou leurs enfants avec contusion ou effusion de sang, ou au visage, sera puni de mort.

Et quant aux excès et voies de fait qui seront commis par les esclaves contre les personnes libres, voulons qu’ils soient sévèrement punis, même de mort, s’il y échet.

Déclarons les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté, n’avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre les cohéritiers, sans préciput et droit d’aînesse, n’être sujets au douaire coutumier, au retrait féodal et lignager, aux droits féodaux et seigneuriaux, aux formalités des décrets, ni au retranchement des quatre quints, en cas de disposition à cause de mort et testamentaire.